Thierry Lepaon recasé par Valls:

Thierry Lepaon recasé par Valls: «Ce n’est pas forcément une bonne image pour le syndicalisme»

Une nomination qui interpelle. Thierry Lepaon a été chargé par Manuel Valls de créer la future Agence de la langue française pour la cohésion sociale. A la tête de la CGT, il avait dû quitter son poste de secrétaire général en janvier 2015 après des révélations sur le coût exorbitant des travaux réalisés dans son bureau et son appartement de fonction, ainsi que sur le versement d’indemnités de départ de son ancien poste à la CGT Basse-Normandie. L’historien et sociologue du syndicalisme Stéphane Sirot revient pour 20 Minutes sur les liens entre syndicalistes et classe politique.

La nomination de Thierry Lepaon interroge sur l’indépendance des syndicats…

Ce serait illusoire de penser qu’il n’y a aucun lien entre les syndicalistes et les hommes politiques, en dépit des déclarations des uns et des autres. C’est même naturel. Le travail syndical empiète sur le travail politique. Les relations se tissent. Mais cela pose plusieurs questions, dont celle de leur indépendance.

Les syndicats se posent pourtant comme des contre-pouvoirs…

En France, les syndicats ont voulu se construire sur des valeurs d’indépendance du système politique, pour porter un nouveau monde. Et c’est un syndicalisme généralement conflictuel, surtout pour la CGT. Mais une mise en retrait par rapport aux institutions semble nécessaire. Car l’efficacité d’un contre-pouvoir passe par la capacité à critiquer.

Cela laisse penser aussi que les syndicats appartiennent à la même sphère que le pouvoir, cela montre une espèce de connivence. D’où la question de l’institutionnalisation du syndicalisme, ainsi que de sa professionnalisation. Ils font carrière comme peuvent le faire les hommes politiques. Quand ils arrêtent leur carrière syndicale, ils doivent trouver des portes de sortie qui ne sont pas nombreuses. Mais dans le système français, les relations interpersonnelles et la cooptation sont très fortes. Les élites de la société ne s’abandonnent pas. On ne laisse pas quelqu’un au bord de la route.

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Ce n’est pas forcément une bonne image pour le syndicalisme. Cela peut apparaître comme un reniement. La CGT vient de passer plus de trois mois à lutter contre la loi Travail et leur ex-leader est nommé à la tête d’une institution. Il y a un hiatus entre ces images.

D’autres syndicats font également dans le mélange des genres…

Des liens existent entre le PS et des leaders syndicaux. C’est particulièrement vrai pour laCFDT et l’UNSA. Il y a des tas d’exemples à la CFDT. François Chérèque avait été nommé par le gouvernement à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), puis président deTerra Nova, un think tank proche du PS. Bruno Léchevin, ancien dirigeant de la fédération de l’énergie de la CFDT, est passé président de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie ( ADEME).

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Du côté de la CGT, Bernard Thibault a été nommé à l’Organisation internationale du travail (OIT) et le gouvernement n’a pas dû mettre son veto. Mais ce n’est pas une pratique coutumière chez eux. Là, quelque part, il fallait recaser Thierry Lepaon. C’est une porte de sortie pour la CGT qui continuait de le rémunérer. Philippe Martinez s’était opposé à sa nomination au Conseil économique et social, j’imagine que la CGT n’a pas dit non cette fois.

Est-ce une tradition en France ?

Oui. Avant la Première Guerre mondiale, le syndicalisme révolutionnaire avait des relations nourries avec la classe politique. Ce qui est plus récent, ce sont ces nominations à des fonctions officielles, institutionnelles.

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D’autres pays européens connaissent-ils ce type de relations ?

C’est même plus flagrant chez certains. Dans les pays scandinaves, de nombreux ministres sociodémocrates sont d’anciens dirigeants syndicaux. En Allemagne, c’est également le cas de nombreux politiques. Et en Grande-Bretagne, le parti travailliste est aussi concerné. Jeremy Corbyn a bénéficié des consignes de vote de syndicalistes. La différence, c’est que dans les pays scandinaves par exemple, ces liens ne posent pas de problèmes à l’opinion publique. En France, le sujet est plus sulfureux.

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