Former 500 000 chômeurs de plus : oui mais comment ?

L’inversion de la courbe du chômage reste la « première priorité » du chef de l’Etat. Lors de ses voeux aux Français le 31 décembre, François Hollande a annoncé un plan massif de formation des demandeurs d’emploi, soit « 500 000 personnes de plus, accompagnées vers les métiers de demain ». Le 5 janvier, devant l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis), la ministre du Travail, Myriam El Khomri, a souligné que ces formations concerneront les nouveaux métiers du numérique ou de la transition énergétique, mais aussi ceux qui sont en tension (hôtellerie, restauration, tourisme…).

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Les contours de cette annonce, à ce jour encore très flous, devraient être précisés le 18 janvier. Pour tenter de résorber le chômage, d’autres informations devraient également être apportées sur des aides à l’embauche de salariés peu qualifiés dans les petites entreprises et sur un plan de relance de l’apprentissage. Mobilisé pour favoriser l’insertion des jeunes, ce dispositif a pourtant connu une baisse en 2015. Il peinera à atteindre l’objectif de 500 000 apprentis pour 2017 alors qu’ils n’étaient que 381 000 au 1er décembre 2015. Récurrentes, éprouvées par le passé, ces deux dernières mesures de lutte contre le chômage sont en revanche loin de susciter les questions posées par l’effort inédit demandé à l’appareil de formation.

Incertitudes sur le financement

Car pour 2016, le plan « 500 000 » qui inclut les 150 000 formations prioritaires promises par le gouvernement lors de la dernière conférence sociale de l’automne n’a pas la même envergure que les précédents plans « 30 000 » de 2013, puis « 100 000 » en 2014 et 2015. Il est en outre censé concerner des publics plus éloignés de l’emploi, peu diplômés, ce qui devrait nécessiter des programmes de formation plus longs, de l’ordre de 500 à 600 heures. A ce jour, les formations prioritaires, plutôt courtes, visaient essentiellement à former des demandeurs d’emploi pour des postes précis.

« Le coût des 500 000 demandeurs d’emploi qui suivent aujourd’hui un programme de formation s’élève à 4 milliards d’euros »

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Reste à savoir si les organismes de formation seront en ordre de bataille pour accompagner ce doublement des effectifs, 581 200 chômeurs étant déjà entrés en formation entre septembre 2014 et août 2015, selon les derniers pointages de la Dares. « Cette mesure est très positive, se réjouit Jean Wemaëre, le président de la fédération de la formation professionnelle (FFP). Nous l’avons dit à la ministre du Travail. Nous mobiliserons nos adhérents sur cette opération, à condition, bien entendu, qu’elle soit financée. Le coût des 500 000 demandeurs d’emploi qui suivent aujourd’hui un programme de formation s’élève à 4 milliards d’euros. L’essentiel est pris en charge par Pôle emploi, mais il y a aussi une partie qui provient du Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels (FPSPP). Il faut aussi savoir que sur les 200 000 comptes personnels de formation (CPF) aujourd’hui validés pour obtenir une formation, les deux tiers concernent les demandeurs d’emploi. »

Arbitrages compliqués

Le budget consacré à cet effort conséquent sera-t-il à la hauteur de l’enjeu ? Selon le quotidien Les Echos, la mesure serait financée à hauteur de 1 milliard d’euros, pour une moitié par l’Etat et pour l’autre, par les fonds de la formation professionnelle. « Nous attendons les précisions sur les mesures mais il faut aussi veiller à ne pas déshabiller Pierre pour habiller Jacques. Il ne faudrait pas que le FPSPP qui finance à la fois des formations à destination des demandeurs d’emploi et des salariés pénalise ces derniers », prévient le président de la FFP. Car ce FPSPP n’est pas financé par l’Etat mais par un prélèvement de 10% à 13% sur les plans de formation des entreprises. Plus on augmentera ce pourcentage, moins il y aura d’argent pour la formation des salariés qui en ont bien besoin, aussi, pour se former aux compétences de demain.

Ces arbitrages sur les financements sont également rendus plus complexes par la multiplicité des acteurs. Depuis la création du FPSPP issu de l’accord national interprofessionnel du 7 janvier 2009 puis de la loi du 24 novembre 2009 sur la formation professionnelle, les partenaires sociaux qui le gèrent ont déjà bien du mal à se mettre d’accord sur les enveloppes financières avec les représentants de l’Etat. Mais ils ne sont pas les seuls sur l’échiquier.

« A supposer que ces 500 000 formations de 500 heures coûtent en moyenne 10 euros de l’heure, nous sommes déjà à un budget de 2,5 milliards d’euros »

Il faut aussi compter avec les nouvelles régions fusionnées qui ont une compétence de droit commun en matière d’aide à la formation mais qui vont devoir harmoniser leurs procédures. « La Haute et la Basse Normandie fonctionnent différemment. L’une procède par marché public, l’autre par convention de délégation de service public, l’Aquitaine compte à elle seule trois procédures… Je ne suis pas très optimiste sur la capacité de ces nouvelles régions à être très vite opérationnelles sur cette question. Mais en plus, il faudra se mettre d’accord à trois. Le partage du coût de la formation entre l’Etat, les régions et les partenaires sociaux sera loin d’être simple », pronostique Michel Abhervé, professeur associé à l’Université de Paris Est Marne-la-Vallée. Ce spécialiste de la formation est également sceptique sur l’addition finale de la mesure. « A supposer que ces 500 000 formations de 500 heures coûtent en moyenne 10 euros de l’heure, nous sommes déjà à un budget de 2,5 milliards d’euros », calcule-t-il.

Places disponibles

Et pour éviter les formations « papier crayons », des investissements dans de nouveaux équipements seront nécessaires. Surtout si l’on veut former aux nouvelles compétences du numérique. « Les organismes de formation vont-ils vouloir investir dans du matériel, des locaux et le recrutement de formateurs s’ils n’ont pas la garantie que cet effort sera maintenu dans les années à venir ? Ce type d’annonce est davantage crédible en début de mandat. Un an avant un enjeu électoral majeur, les opérateurs peuvent hésiter à se mobiliser. Ne pas faire de programme pluri-annuel en 2013 ne se rattrape pas en 2016 », juge Michel Abhervé.

« Je doute que notre appareil de formation ait la réactivité suffisante pour doubler sa capacité d’accueil en un an. »

Outre la difficulté liée au temps nécessaire – souvent plusieurs mois – pour rédiger des cahiers des charges, répondre aux appels d’offre et être mis en concurrence, les organismes de formation pourront-ils absorber cet afflux de demandeurs d’emploi ? Jean Wemaëre estime que 150 000 places peuvent être facilement mobilisables. Michel Abhervé se montre plus dubitatif. « L’Afpa pourra sans doute utiliser une dizaine de milliers de places vacantes mais je doute que notre appareil de formation ait la réactivité suffisante pour doubler sa capacité d’accueil en un an. »

Effet sur le chômage

Se pose enfin la question de l’efficacité de ce nouveau plan pour faire maigrir les files de Pôle emploi. Les mauvaises langues y voient un tour de passe de passe du gouvernement. Les demandeurs d’emploi qui suivent une formation basculent en effet de la catégorie A, à savoir les chômeurs qui n’ont pas du tout travaillé dans le mois précédent, à la catégorie D, soit les chômeurs en formation. 500 000 demandeurs de catégorie A sortiraient ainsi du feu des projecteurs qui, tous les mois, éclairent la fameuse courbe du chômage. Myriam El Khomri se défend d’une telle manipulation. Pour aboutir à un tel résultat, il aurait suffi de « convoquer les demandeurs d’emploi pour les radier. Or les radiations sont à un niveau très bas », a-t-elle déclaré devant l’Ajis.

Par ailleurs, à chaque publication des chiffres du chômage, les commentateurs ne manquent plus désormais de rappeler qu’une baisse de la catégorie A n’est pas un indicateur suffisant et qu’il convient d’observer le nombre de demandeurs d’emploi en activité réduite (catégorie B et C), en formation (D) ou en emplois aidés (E). La situation des jeunes, des seniors, l’explosion du chômage de longue durée sont également des données de plus en plus prises en compte. La ministre du Travail a rappelé elle-même que la baisse du chômage dans la catégorie A en octobre et en novembre s’était accompagnée d’une hausse des demandeurs d’emploi en catégories B et C.

Retour à l’emploi

Plus fondamental, le taux de retour à l’emploi après une formation prioritaire mérite d’être examiné. Selon un bilan de Pôle emploi sur le plan 100 000 formations prioritaires en 2014, 57 % des demandeurs d’emploi sont en emploi six mois après être sortis du programme. Trois emplois retrouvés sur quatre sont des emplois durables (CDI, CDD ou mission d’intérim de 6 mois ou plus).

Formations prioritaires : trois emplois retrouvés sur quatre sont durables

L’étude révèle que les formations du plan 100 000 sont plus courtes en durée et en volume d’heures que celles qui se déroulent hors plan : 54 % des entrées en formation sont inférieures à deux mois (contre 36 % pour les « hors plan ») et 43 % sont inférieures à 200 heures (contre 34 % pour les hors plan). Les dispositifs sont aussi, plus que dans les autres formations, plus individualisés et personnalisés. Les formations de type « préalables à l’embauche » sur des postes précis avec un CDI ou CDD à la clé, sont sur-représentées dans ce plan 100 000.

57 % des demandeurs d’emploi sont en emploi six mois après être sortis du programme de formation

Certains y voient le verre à moitié vide, d’autres à moitié plein, mais comme le rappelle une note de Guillaume Blache et Nicolas Prokovas, « l’efficacité des dispositifs de formation ne se mesure pas seulement à l’aune de la reprise d’emploi, mais également à celle de la nature et les caractéristiques de l’emploi obtenu ». Les auteurs qui ont exploité une étude sur les sortants de formation réalisée par Pôle emploi en 2013 notent que les deux tiers des personnes en emploi six mois après l’issue de ce cursus estiment avoir trouvé l’emploi qu’ils recherchaient. Mais plus d’une personne sur quatre déclare avoir fait des concessions en termes de salaire et de flexibilité horaire. La satisfaction se mesure surtout au fait de ne plus être sur le carreau. Par ailleurs, la reprise d’emploi semble davantage profiter aux chômeurs les moins fragiles, « ce qui laisse apparaître un phénomène de sélection adverse qui ne peut que se renforcer avec les exigences de plus en plus nombreuses d’évaluation de l’efficacité de la formation des chômeurs ».

Effort sur l’orientation

Difficile de ne pas saluer cet effort de formation des demandeurs d’emploi qui est très longtemps resté insuffisant. Mais le tout-formation ne peut pas être la seule solution. Il n’est pas non plus à même de résoudre le problème des emplois non pourvus, dont le nombre n’a jamais été précisément quantifié et s’avère en tout cas bien plus bas que les 300 000 à 400 000 régulièrement avancés dans le débat public. De plus, accepter une offre d’emploi dépend aussi des conditions de travail et de salaire offertes. Enfin, former un million de chômeurs sur un an alors que le niveau des créations d’emploi reste notoirement trop bas risque d’être un coup d’épée dans l’eau. Mais si cette voie devait être choisie, elle nécessiterait des changements dans l’accompagnement des demandeurs d’emploi. Alors que de nombreux pays européens ont renforcé leurs programmes de formation à destination des chômeurs, une réflexion s’impose sur l’adéquation entre les projets personnels de ces derniers et les formations proposées. Trop souvent, il s’agit de remplir des stages existants sans s’inquiéter de savoir si ce choix est judicieux.

Former un million de chômeurs sur un an alors que le niveau des créations d’emploi reste notoirement trop bas risque d’être un coup d’épée dans l’eau

D’autres outils, comme le conseil en évolution professionnelle, mériteraient de gagner quelques galons. Excellente initiative née de la loi de 2013 sur la sécurisation de l’emploi et précisée par la réforme de 2014 sur la formation professionnelle, ce CEP est une prestation gratuite proposée aux jeunes, aux salariés, mais aussi aux demandeurs d’emploi pour les orienter sur leur évolution professionnelle. Sur le papier, ces derniers peuvent s’adresser à Pôle emploi, à l’Apec, à une mission locale… Dans les faits, ce dispositif reste théorique et largement méconnu des intéressés.

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