Emmanuel Macron : c’est la faute aux chômeurs

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Emmanuel Macron : c’est la faute au chômeur

 

Voilà : nous y sommes. Le chouchou des médias, le golden boy de la politique, a gagné haut la main son ticket pour le deuxième tour. Un vote de la part de ceux qui visiblement se satisfont du statu quo et renient tout projet de transformation sociale. Les mêmes qui se complaisent dans le culte de la réussite individuelle au dépit d’une vision collective et altruiste de la société. Son projet sur l’assurance chômage symbolise bien une politique totalement déconnectée des réalités sociales et économiques. La culpabilisation du chômeur et la sacralisation du chef d’entreprise, voilà la vision en forme de conflit de classes inversé proposée par l’ancien ministre de l’Économie.« Quelqu’un qui est au chômage pourra refuser une offre d’emploi si elle ne lui convient pas. En revanche, il ne pourra pas refuser la deuxième ». C’est ainsi qu’Emmanuel Macron se propose de lutter contre le chômage. Il s’agit d’une vieille antienne libérale reposant sur l’idée que le chômage est avant tout “volontaire”, c’est-à-dire un postulat théorique invérifiable selon lequel les individus sont rationnels et capables d’opérer un calcul “coût-avantage” entre rester oisif ou aller travailler. Une vision froide et utilitariste de l’homme qui dénote le manque de rigueur économique du candidat dès lors qu’il s’agit d’observer les phénomènes économiques comme un ensemble cohérent.

« Le chômage ne serait donc pas subi mais “volontaire” car c’est l’individu qui refuserait de travailler au salaire proposé. »

Le chômeur, cet être calculateur

Des auteurs comme Alfred Marshall et Arthur Pigou, dont les travaux ont été publiés dans les années 1920, sont à l’origine de telles conceptions. Elles s’appuient sur un modèle permettant d’expliquer les comportements rationnels d’un individu. Ce modèle repose lui-même sur l’utilisation triviale d’équations censées représenter le comportement d’un individu moyen. Dans cette conception, les travailleurs agissent en tant qu’offreurs de travail. Au cours de leur vie professionnelle, ceux-ci opèreraient un arbitrage entre leur travail et leurs loisirs afin de “maximiser” leur bien-être. En termes de “loisir”, l’individu pourrait choisir entre toutes les activités constituant son temps libre, qu’il s’agisse de lecture, de faire le ménage, d’éduquer ses enfants, ou encore (et surtout) de consommer. Son souci dans cette quête du bien-être à travers l’oisiveté et la consommation matérielle, c’est de devoir travailler pour l’obtenir.

Par conséquent, pour accepter d’aller travailler, il est nécessaire que le salaire proposé soit suffisant pour compenser la “désutilité” du travail car, lorsqu’il travaille, l’individu renonce au “loisir”. Le travail serait dès lors vecteur de “mal-être”, ce qui constitue déjà une contradiction avec le discours d’Emmanuel Macron, qui n’apprécie guère l’idée de « pénibilité », car elle sous-entendrait que le travail est « une douleur ». La courbe d’offre de travail est donc dite croissante car plus le salaire est élevé, plus le travailleur sera enclin à accepter davantage d’heures de travail. En revanche, si le salaire est faible, l’individu préférera rester oisif.

Dans cette configuration, des allocations trop généreuses (chômage, RSA, et aides diverses) n’inciteraient pas les individus à se lever le matin pour aller bosser. Par exemple, une personne seule en inactivité pouvait en 2015 recevoir un RSA (revenu de solidarité active) d’un montant de 513,88 euros. Avec un travail payé au Smic à mi temps, elle pouvait recevoir 567,5 euros. L’écart est donc d’à peine 53 euros. Dans cette situation, il semblerait donc “rationnel” de ne pas travailler. Et encore plus avec des allocations chômage au dessus du Smic.

Le chômage ne serait donc pas subi mais “volontaire” car l’individu refuserait de travailler au salaire proposé. Dès lors, deux solutions seraient possibles pour inciter à la reprise d’une activité. On pourrait réduire le montant des aides mais, dans ce cas, il s’agirait d’avoir un revenu décent permettant d’assurer le “minimum de subsistance”. Ou bien, il serait possible d’augmenter le montant du Smic mais, alors, le coût du travail et la fameuse “compétitivité” des entreprises risqueraient d’en pâtir.

« L’acceptation de cette idéologie démontre la manière dont la pensée collective a réussi à irriguer les causes du chômage du côté de l’individu en lieu et place du système économique qui, en vérité, crée le chômage. »

Ce dernier argument met d’ailleurs en exergue la logique implacable (et donc efficace) du mode de pensée libéral. L’expression consacrée en économie selon laquelle l’offre s’ajuste à la demande prend tout son sens dès lors qu’on analyse l’autre versant du marché du travail : la demande. Celle-ci représente la proportion optimale de travailleurs et de machines pour que l’entreprise atteigne le taux de profit maximal. Le choix entre capital et travail dépend de la rémunération de ces deux facteurs de production. Par conséquent, un coût du travail “trop” élevé incite les entreprises à utiliser davantage de machines que d’hommes.

En termes de politique libérale de lutte contre le chômage, les solutions sont donc simples. Une baisse des salaires (ou du coût du travail grâce aux multiples exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires) couplée à l’obligation d’accepter une offre d’emploi sous la menace de radiation de Pôle emploi, semble être la meilleure stratégie. Emmanuel Macron ne se préoccupe pas de savoir sur quels critères (forcément subjectifs), l’administration considérera deux offres d’emplois comme étant “convenables” pour le chômeur. Le candidat du libéralisme à la “cool” pourra compter sur les facilités données par sa future loi du marché du travail pour garantir aux allocataires des allers-retours incessants entre la case chômeur et l’emploi. Pourtant, les limites à la flexiblité de l’emploi comme remède au chômage ne sont plus à démontrer.

© Jean-Michel Mazet

L’illusion d’optique de la pensée libérale

Imaginer sérieusement que le chômage soit volontaire ne serait valable que dans une situation de plein emploi où les chômeurs auraient pléthore d’offres. Un cas particulier et très éloigné de la réalité contemporaine. L’acceptation de cette idéologie démontre en vérité la manière dont la pensée collective a réussi à irriguer les causes du chômage du côté de l’individu en lieu et place du système économique qui, en vérité, crée le chômage.

Les chômeurs préfèrent-ils toucher des allocations ou aller bosser ? L’objection populaire et couramment entendue selon laquelle il vaut mieux bénéficier du RSA plutôt qu’aller travailler n’a jamais été aussi fausse. Le RSA a, dès sa création, été construit de manière à ce que la reprise d’un emploi soit toujours intéressante sur le plan financier. Cela passe par le mécanisme d’intéressement du RSA activité permettant de cumuler une partie du RSA en plus de son salaire. Étonnamment d’ailleurs, le non-recours est très important puisque 68% des potentiels bénéficiaires ne le réclament pas pour diverses raisons : stigmatisation, méconnaissance du dispositif et complexité bureaucratique en plus des effets limités du RSA sur la réduction de la pauvreté.

On sait en plus depuis Keynes que le chômage est avant tout “involontaire” car les entreprises fondent leur besoin d’embauche en fonction de leurs débouchés anticipés. Frédéric Lordon résume ce concept de la manière suivante : « Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises. » L’explication du chômage de masse semble donc bien se trouver du côté du manque d’offres d’emplois.

Pour démontrer cela, partons du postulat d’un ancien ministre socialiste du Travail, François Rebsamen, selon lequel il y aurait en France 350 000 emplois ne trouvant pas preneurs. En 2015, le Pôle emploi a recensé près de 3 millions d’emplois dont 116 000 n’ont pas trouvé preneur faute de candidats, soit seulement 4% des emplois recensés. Le Pôle emploi couvre seulement 38% des offres d’emploi globales. Pour obtenir ce chiffre de 350 000 emplois vacants dans l’Hexagone, les commentateurs et le ministre ont donc multiplié par trois le chiffre du Pôle emploi et déduit ainsi le nombre d’emplois vacants. Même si on acceptait cette aberration statistique, si tous ces emplois trouvaient preneurs, cela ne résoudrait pas le problème du chômage de masse qui concerne 3,4 millions de personnes.

Alors le chômage provient-il de la mauvaise volonté des chômeurs ? Il semblerait que non, et ce d’autant plus lorsqu’on considère la dimension qualitative des emplois proposés. À titre d’exemple, la plupart des offres qui peinent à trouver preneurs s’apparentent à ce type d’annonce : « nettoyage industriel, 1 heure par semaine, 9,75 euros l’heure » ou bien « aide ménager(e), 2 heures par semaine, 11 euros l’heure ».

La réalité des chômeurs est aux antipodes de celle proposée par la vision culpabilisante d’Emmanuel Macron. Les chômeurs souhaitent évidemment travailler mais ni à n’importe quel prix, ni pendant n’importe quelle durée. Ils recherchent prioritairement des emplois à plein temps alors qu’on leur propose souvent un temps partiel. On leur reproche de ne pas vouloir travailler, alors qu’au contraire une masse d’individus sans emploi souhaite travailler davantage. À ce titre, la conclusion d’une étude de Yannick l’Horthy sur les bénéficiaires du RMI (revenu minimum d’insertion) parue en 2005 montre même que beaucoup d’individus acceptent un emploi même si le gain en termes de revenus est extrêmement faible voire nul ou négatif. Selon l’enquête, près d’un tiers des bénéficiaires du RMI accepte un emploi dans ces conditions. En effet, « il suffit que les gains immédiats soient compensés par des gains différés, c’est-à-dire par la sécurité, l’accessibilité ou les perspectives salariales des bons emplois ».

Chômeur et coupable

On peut aisément prédire que les cinq années du possible mandat du candidat de la mondialisation heureuse sera un calvaire pour les plus démunis. Le rêve de la vision libérale de l’ancienne éminence grise de François Hollande est celui d’une France “libérée”. Il repose sur la responsabilisation totale des individus dans leur réussite personnelle et professionnelle pour mieux exonérer les fautes d’un système économique réduisant le travail et le travailleur à une simple variable d’ajustement. Cette conception considère le travail comme un “coût” en oubliant sa dimension potentiellement émancipatrice et sa capacité à favoriser l’intégration de tous dans la cité.

Son projet vise également à “nationaliser” l’assurance chômage en actant la fin de la cogestion par le patronat et par les syndicats. Cette proposition vise en substance à empêcher tout contrôle des partenaires sociaux (et donc de servir de garde fou) sur les futures réformes concernant les durées d’indemnisation ou le montant des prestations chômage. On peut évidemment craindre une précarisation accrue des chômeurs avec un effet nul sur l’emploi.

La lutte contre le chômage pour le candidat d’En marche ! revient à se focaliser uniquement sur les quelques milliers de personnes qui “profitent” du système. Ce dernier estime que la création d’emplois viendra de la croissance. Malgré sa proximité avec le milieu des affaires, son analyse macroéconomique ne semble pas prendre en compte les prévisions pessimistes du FMI et de l’OCDE sur la fin des cycles de croissance à trois points de PIB ou plus. Une création massive d’emplois est improbable dans le cadre d’une économie ne pouvant plus croître au rythme des décennies précédentes et face à l’incertitude portant sur les gains de productivité et le remplacement des hommes par les robots. Il est urgent de reposer la question du partage de ce grand gâteau qu’est le travail en s’extirpant des vieilles recettes libérales ayant fait la preuve de leur inefficacité.

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