«Aide à domicile, ce n’est pas un métier qu’on fait par défaut»

Source:https://www.liberation.fr/france/2018/09/21/aide-a-domicile-ce-n-est-pas-un-metier-qu-on-fait-par-defaut_1679752

TRAVERSER LA RUE (4/5)

«Aide à domicile, ce n’est pas un métier qu’on fait par défaut»

Par Amandine Cailhol —  (mis à jour à )
Une aide à domicile chez une personne âgée en Mayenne.

Une aide à domicile chez une personne âgée en Mayenne. Photo Thomas Louapre. Divergence

Il suffirait donc de traverser la rue pour trouver un boulot ? Voilà donc un discours, du chef de l’Etat, proche de celui du patronat, qui depuis des mois, ressasse ses «difficultés à embaucher». Tour d’horizon des métiers dits en tension, où l’offre ne rencontre pas toujours la demande.

Il est un autre secteur que la restauration vers lequel Emmanuel Macron aurait pu orienter le jeune chômeur qu’il a rencontré samedi : les services à la personne. Et notamment les métiers d’aide à domicile et d’aide ménagère. En 2018, Pôle Emploi a comptabilisé pas moins de 65 600 projets de recrutement pour ces deux professions, dont 76,8 % qualifiés de difficiles (50 424). C’est à peine moins que pour les serveurs de café (89 200 projets), voie privilégiée par le chef de l’Etat pour ce jeune pourtant formé à l’horticulture. Mais beaucoup plus, par exemple, que pour les caissiers (32 038 projets). Selon France Stratégie, le métier d’aide à domicile «serait même celui qui créerait le plus de postes sur les dix années à venir». Soit près de 160 000 postes créés d’ici 2022, avec une hausse de 2,6 % en moyenne chaque année. Mais, là aussi, les candidats ne sont pas légion. Et, partout en France, les professionnels du secteur multiplient les opérations séductions – job dating, matinée de recrutement, communication dans la presse locale – pour les faire venir.

Lumbago, affections périarticulaires, TMS

«Ce métier est en tension car il souffre d’un sous-financement chronique. Les moyens disponibles ne permettent pas d’avoir un niveau de satisfaction suffisant pour les personnes, que ce soit les salariés ou les bénéficiaires, explique Martine Gaboyer, présidente de la fédération ADMR de la Sarthe, un réseau associatif de services à la personne. Et puis il manque de valorisation. On appelle encore ces employés, des « femmes de ménage ». Pourtant la plupart sont dans des parcours de formation ou diplômés !» Le modèle économique du secteur repose en grande partie sur des prestations encadrées et des aides dont le financement dépend notamment des départements. En moyenne, les employés sont payés 9,2 euros net de l’heure, soit un peu plus que le smic. A l’ADMR, les aides à domicile débutent au smic horaire. S’ils augmentent un brin avec l’ancienneté, les salaires ne dépassent pas souvent les 1 100 à 1 200 euros net mensuels, faute de temps plein, et ce même après dix ans d’expérience.

Autre frein : les conditions de travail. En août, la Dares, service de statistiques du ministère du Travail, a dressé un tableau sombre du secteur de l’aide à la personne. Depuis 2004, les conditions y ont «évolu[é] de manière assez défavorable», note le document. Outre les«horaires de travail plus atypiques» et «des salaires horaires plus faibles», le secteur, majoritairement occupé par des femmes (87,3 %), propose beaucoup de temps partiel, souvent subi. En 2015, 53 % des salariés à temps partiel indiquaient ne pas avoir pu trouver de temps plein. Ces professionnels sont plus nombreux à déclarer être en mauvaise santé (6 %, contre 3 % pour les autres salariés). L’indice de fréquence d’accident du travail y est aussi fort (42 % contre 36 %), selon un autre document du ministère du Travail. La faute, notamment, aux manipulations manuelles. A la clé : des lumbagos, des affections périarticulaires, des troubles musculo-squelettiques (TMS). Mais aussi des risques psychosociaux liés au fort «engagement émotionnel» ou, pointe le ministère du Travail, à la «productivité attendue de l’intervenant [qui] peut devenir un facteur de stress».

«Très physique et très dur mentalement»

En juin, le député UDI de Mayenne, Yannick Favennec, s’est ému des difficultés des aides à domicile «aujourd’hui au bord du burn-out […] découragés, démotivés, alors qu’ils font ce métier par passion et bien souvent par vocation». Il a pointé du doigt la faiblesse des salaires, mais aussi le niveau trop bas de l’indemnisation kilométrique de ces salariés contraints à de nombreux déplacements. En 2017, Force ouvrière tirait la sonnette d’alarme à ce sujet. «Les jeunes envoyés par Pôle Emploi disparaissent du jour au lendemain parce qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour mettre de l’essence dans leur voiture», alertait le syndicat. Une préoccupation qui revient souvent sur un forum d’emploi, où ces professionnels se confient sur leur quotidien. Certains y décrivent un «travail enrichissant humainement» ou se disent «passionnés» par un métier «valorisant». Mais les mots sont souvent bien plus durs. Pêle-mêle, on y trouve : «esclavage moderne», «travail très physique et très dur mentalement», «bénéficiaires désagréables», «emploi du temps avec des trous ingérables».

Face à un taux de turnover important, l’ADMR explique mener une réflexion «pour fidéliser les salariés et lutter contre l’absentéisme», en allant notamment «vers des contrats de travail avec plus d’heures et plus de CDI», explique Martine Gaboyer. Le gouvernement a, lui, évoqué une enveloppe de 100 millions d’euros pour aider le secteur. La responsable de l’ADMR veut aussi insister sur les avantages du métier, comme l’approche humaine, ou encore la possibilité de se former tout au long de sa carrière. Pour autant, si elle cherche bien à recruter – 50 postes sont à pourvoir dans son département – elle prévient : «On recrute des salariés, mais surtout des bons profils. On ne peut pas intégrer tout le monde !» Et d’ajouter : «Aide à domicile, ce n’est pas un métier qu’on fait par défaut. Il faut avoir l’envie d’être près des gens.»N’en déplaise au président de la République.

Amandine Cailhol

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